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10-08-2020

Idées reçues sur le logiciel libre

J'entends beaucoup de bêtises sur le logiciel libre. Comme sur beaucoup de sujets (et pas seulement en informatique), on croit savoir et l'on est souvent d'autant plus affirmatif qu'on est ne sait pas de quoi l'on parle.

Il y a une différence technique entre logiciel libre et logiciel propriétaire

Non, la différence est juridique.

Les logiciels, comme les oeuvres de l'esprit, sont protégées par le droit d'auteur.

Certains auteurs interdisent de copier, et revendiquent leur copyright, d'autres parce qu'ils disposent du copyright donnent des droits aux utilisateurs, et cela peut aller jusqu'au copyleft.

Ce domaine juridique, c'est le domaine des licences de logiciels libres.

Pour approfondir sur le droit du logiciel:

Il est dangereux de faire de la sécurité avec du code ouvert

Lorsqu'un programme a un code fermé, on ne sait pas ce qu'il fait. C'est la raison pour laquelle les États demandent le code de certains systèmes pour s'assurer qu'ils ne contiennent pas de portes dérobées (backdoor) qui rendraient possibles des intrusions.

Il est vrai que si n'importe qui pouvait écrire dans le code d'un programme, ce serait très dangereux, mais ce n'est pas le cas. Le droit en écriture dans un code source n'est donné qu'à ceux qui ont prouvé leurs compétences, et toutes les modifications sont historisées. Quelqu'un qui s'amuserait à piéger le code d'un logiciel libre serait vite repéré.

Quand on installe un logiciel libre, son origine est vérifiée. La version a été stabilisée.

Le fait que les codes ouverts soit audités en permanence par ceux qui cherchent à les améliorer leur donne au contraire une grande robustesse. La sécurité par le contrôle par les pairs est une sécurité intéressante.

Par ailleurs, depuis la révolution du chiffrement asymétrique1, la sécurité repose sur du chiffrement géré par les programmes qui peuvent être sans inconvénient des logiciels libres. L'idée d'une sécurité reposant sur l'obscurité est une idée dépassée.

Il n'y a pas de modèle économique sur des choses gratuites, et donc pas de pérennité des logiciels libres. Leur utilisation présente un grand risque.

La pérennité d'un système est en effet très importante. Dans le cas d'un logiciel propriétaire elle dépend de l'éditeur du logiciel. Il peut décider de façon unilatérale d'arrêter le support d'un logiciel afin de forcer les clients à acheter la nouvelle version (ce fut le cas de windows XP et windows 72).

La pérennité d'un logiciel libre doit en effet être évaluée avant de le déployer. Le fait de disposer du code source est un premier gage de pérennité. Mais il faut s'assurer que le code est lisible, bien documenté, qu'il n'est pas écrit dans un langage confidentiel ou dans un style exotique.

Pour ce qui est du modèle économique sur des choses gratuites, on peut simplifier en disant qu'il y a en gros trois modèles économiques sur des choses gratuites.

Il y a des choses gratuites parce que cela coûterait trop cher qu'elles ne le soient pas. C'est le cas de la science. On s'est avisé qu'il était beaucoup plus intéressant de partager la connaissance afin de produire de la valeur avec plutôt que dessus. Autre manière de le dire: la liberté de circulation des idées a des externalités très positives. C'est aussi le cas de l'espace public. Dans un système féodal on paie des péages à chaque pont, à chaque route, car il n'y a pas d'espace public: on est toujours chez quelqu'un. On s'est avisé quen finançant les routes et les ponts autrement que par le péage il était possible de multiplier les échanges. Les logiciels libres sont dans ce cas: il est possible de gagner de l'argent en vendant de la sécurité, de la maintenance, etc… et il est en plus plus intéressant de le partager, même avec ses concurrents, parce qu'on profitera des améliorations qu'ils feront. On produit plus ensemble si on s'éviter mutuellement de réinventer la roue et de refaire ce qui existe dejà.

Dans ce modèle-là il y a toujours quelqu'un qui paie. Une collectivité peut financer des transports gratuits, parce que les élus estiment (à tort ou à raison) que l'espace public s'étend désormais aux déplacements. Un étudiant peut investir sa passion pour la programmation dans un logiciel libre, il donne de son temps pour montrer ce qu'il sait faire. Une entreprise peut ouvrir son code pour donner confiance à ses clients (ce fut le cas d'EDF qui a libéré des logiciels de maintenance industrielle pour gagner la confiance des Chinois qui achetaient des centrales nucléaires!). Une filière peut libérer du code pour faciliter les mutualisations (ce fut le cas récemment dans l'automobile). C'est une autre manière d'investir. Au lieu d'investir en protégeant son oeuvre pour bénéficier d'une rente, il peut être plus rentable de partager ce que l'on fait.

Il y a aussi des choses gratuites dont le modèle économique est bien différent: en utilisant facebook ou en cherchant sur google, nous livrons des données personnelles. Si c'est gratuit, ne cherchez pas, c'est vous le produit. Mais cela n'a rien à voir avec le logiciel libre.

Il y a aussi des choses gratuites qui installent des habitudes. Pour la drogue la première dose est gratuite. Mais les prix changent vite.

Pour revenir au logiciel libre, il existe cinq modèles économiques:

  1. Un modèle analogue à celui de la science (on partage ce que l'on fait) - très proche de l'esprit free software, où l'on en oublie presque le monde de l'argent qui sert pourtant à acheter les pizzas que l'on mange la nuit en codant;
  2. Un modèle de spin off pour essayer d'exploiter dans le domaine commercial ce qui a été produit par passion ou par la sphère académique (parce qu'il faut payer le loyer!); on valorise la maîtrise que l'on a d'un logiciel, et la capacité que l'on a à l'adapter aux besoins du/des clients;
  3. Un modèle - proche de l'esprit open source - qui repose sur la mutualisation par l'offre. Ceux qui font la même chose s'avisent qu'ils ont intérêt à le faire ensemble pour faire baisser leurs coûts ren R&D (recherche et développement);
  4. Un modèle éditeur. Une entreprise organise l'évolution d'un logiciel dans/avec sa communauté de clients, en mutualisant les coûts, au lieu de faire payer à tous les clients ce qui a été développé pour un.
  5. Un modèle de mutulisation par la demande: des communautés d'utilisateurs financent et pilotent le développent des logiciels dont ils se servent. Exemple: départements&notaires [départements et notaires](https://adullact.org/67-actualite/actu-libre-france/689-departements-notaires-l-adullact-libere-le-logiciel).

Pour approfondir sur ces questions:

On dit que les logiciels libres sont gratuits mais il ne le sont pas.

En situation professionnelle, la licence ne représente pas tout le coût total de possession d'un logiciel (entre 10 et 90% selon les cas).

Comme les choses que les économistes appellent des objets non rivaux, les logiciels peuvent être distribuées à coût marginal nul. Ce qui est gratuit c'est le fait de se procurer un logiciel libre. Par exemple, si c'est seulement pour se procurer un logiciel libre il n'y a pas besoin d'acheter, ou de faire un appel d'offres, car vous pouvez le télécharger librement, et le code des marchés publics ne s'adresse qu'aux objets onéreux. Si vous êtes capable d'installer ce logiciel, de le mettre à jour, d'assurer sa maintenance, alors ce logiciel sera pour vous gratuit.

Si l'on veut dire par logiciel gratuit un logiciel que l'on peut se procurer gratuitement, alors oui un logiciel libre est gratuit.

Si l'on veut dire par logiciel gratuit un logiciel qui ne vaut rien et qui n'a rien coûté à faire, c'est faux. Un logiciel est gratuit une fois qu'il a été payé. Ceux qui ont écrit le logiciel savent ce qu'il a coûté en temps, en énergie, en intelligence. Ils font le choix de le partager - et il peut y avoir de très bonnes raisons à ce choix!

Si l'on veut dire par logiciel gratuit un logiciel qui n'a aucun coût de possession, alors c'est en général faux. Cela peut être vrai pour un particulier qui ne mesure par le temps qu'il passe à faire du tuning et à mettre au point ses outils logiciels, mais dans une entreprise ou une collectivité le maintien en condition opérationnelle d'un système coûte: soit parce qu'il faut l'acheter sur le marché des services, soit parce qu'il faut y consacrer du temps-homme.

Les logiciels libres sont des logiciels bricolés par des amateurs

Une précaution de vocabulaire au passage: se rappeler que l'arche de Noé a été construite par un amateur et le Titanic par des professionnels. Un amateur, c'est quelqu'un qui aime.

Essayons de comprendre comment on produit un logiciel.

Dans un passé lointain, le développeur était comme un mage solitaire qui écrivait seul des logiciels extraodinaires. Donald Knuth et Tex, Richard Stallman et Emacs par exemple. Cela existe encore, mais la plupart des développement sont produit désormais de façon collaborative.

Lorsque l'on produit de façon collaborative, on peut le faire de façon fermée (en mode bunker) pour prendre de l'avance sur ses concurrents, ou de façon ouverte, voire publique, pour encourager ceux qui font la même chose de le faire avec nous.

Linux est né comme cela, par un mail envoyé par Linus Torvalds en 1991 sur Usenet, pour demander un coup de main pour développer un Minix. Deux ans après, Linux rivalisait déjà avec les Unix propriétaires…

Les méthodes agiles, qui se sont répandues dans tous les domaines, sont nées dans le monde du logiciel ouvert.

Pour une analyse (très célèbre!) du succès des logiciels à code ouverts:

Les logiciels libres ne sont pas utilisés à titre professionnel dans des environnements contraints.

Ceux qui disent cela ne doivent pas bien connaître le monde du logiciel (ou jugent de ce monde à l'aune de leur micro-ordinateur).

SpaceX a lancé 32000 satellites pilotés par Linux.

Un des plus célèbre premiers utilisateurs de Mysql fut la NASA.

Les 500 plus grosses machines du monde tournent toutes sous Linux.

Les caisses automatiques dans les supermarchés tournent en général sous Linux. Vous ne saviez pas, c'est parce que cela tombe rarement en panne :)

L'administration n'utilise pas de logiciels libres, soyons sérieux!

Un des plus grand projet informatique de l'administration, le projet Copernic, a conduit à informatiser le paiement de l'impôt. Il a été entièrement réalisé en logiciel libre.

La gendarmerie nationale a déployé entre 2007 et 2013 dans toutes les brigades de gendarmeries de France un système entièrement libre: la distribution gendubutu, thunderbird pour le courrier, firefox comme navigateur et Libreoffice pour la bureautique.

La ville de Paris (comme la ville d'Angoulême depuis 2006) utilise une suite bureautique libre.

Le saviez-vous: Lutèce, le logiciel développé par la ville de Paris pour son site web, fait tourner le site de Metéo-France (qui est un site un tout petit peu utilisé…).

Les logiciels libres sont peu répandus.

Il y a des logiciels libres très répandus pour l'usage des individus: firefox, vlc, libreoffice, audacity, gimp, etc. Si vous voulez trouver des logiciels libres pour vos besoins personnels vous pouvez en trouver sur Framalibre (la plupart sont sous Windows d'ailleurs).

Mais c'est dans l'informatique réseau et d'infrastructures qu'ils sont les plus répandus. La plupart des serveurs de fichiers, des serveurs web, des serveurs de courrier sont des logiciels libres. Vous ne les connaissez peut-être pas, ils s'appellent apache, mysql ou mariadb, postgresql, postfix, sendmail, inn.

Voici un catalogue de logiciels libres pour des usages professionnels dans les services publics: Le comptoir du libre.

L'État publie régulièrement le SILL.

Très peu de gens utilisent Linux ou des OS libres sur leur ordinateur.

En effet, 2 ou 3% sont sous Linux, freeBSD mais l'informatique ne se résume pas à la micro-informatique! tant s'en faut… Les logiciels libres sont très utilisés dans l'informatique embarquée, dans les serveurs.

Il est difficile d'acheter un ordinateur sous Linux, c'est bien le signe qu'il n'y a pas de demande, s'il n'y a pas d'offre.

Microsoft a passé des accords avec la plupart des fabricants d'ordinateurs personnels afin qu'ils ne puissent être vendus qu'avec Windows. C'est en fait de la vente liée.

Des initiatives ont été lancées sur ce sujet

L'Europe a tranché en 2016… si vous êtes juristes, vous jugerez de ce que devient la notion de vente liée, et vous méditerez sur la puissance des loobies.

Le fabricant chinois Lenovo a décidé de se préoccuper d'une certification Linux de ses ordinateurs.

Les logiciels bureautiques libres ne sont pas compatibles avec les standards utilisés par les entreprises

Échanger des fichiers

Vous imaginez un monde où on envoie des enveloppes qui ne peuvent être ouvertes qu'avec un coupe-papier d'une marque particulière ?

Le standard de fait de la suite bureautique Microsoft s'est imposé. Initialement, c'est le logiciel de traiement de texte Wordperfect et le tableur Lotus qui dominaient le marché. En interne, on peut bien utiliser le système que l'on veut (il vaut mieux utiliser le même d'un bureau à l'autre), le problème de l'interopérabilité se pose lorsque l'on veut échanger des fichiers pour travailler dessus de manière colaborative.

Lorsque vous envoyez un document à quelqu'un, vous devez vous préoccuper de savoir s'il peut ouvrir le fichier pour le lire (ou éventuellement pour le modifier). Examinons les deux cas.

Si vous envoyez un mail, vous écrivez en texte brut, tous les systèmes peuvent le lire, parce qu'il y a des normes (les RFCs).

Vous pouvez envoyer votre document au format pdf s'il doit seulement être lu. Tous les systèmes pourront le lire sans difficultés.

Mais si vous voulez que votre correspondant puisse modifier votre document, il faut qu'il dispose du logiciel adéquat, ou du moins d'un système interopérable. Il est impoli de considérer que votre correspondant doit disposer de tel logiciel, de telle version. Il est raisonnable de s'enquérir avant l'envoi des formats qui sont communs aux personnes qui doivent travailler ensemble.

Il y a des normes internationales et des organismes de normalisation (ISO, OASIS) qui permettent de produire des systèmes interopérables.

Pour ce qui est des Administrations et des collectivités:

En France, le format OpenDocument est le seul format recommandé comme format bureautique par le référentiel général d'interopérabilité depuis sa version 2.0 validé le 20 avril 2016.

L'article 4 de la Loi sur la Confiance dans l'Economie Numérique (la LCEN) définit en 2004 la notion de standard ouvert: https://formats-ouverts.org/post/2007/06/21/1240-21-juin-2004-les-standards-ouverts-dans-la-lcen.

On entend par standard ouvert tout protocole de communication, d'interconnexion ou d'échange et tout format de données interopérable et dont les spécifications techniques sont publiques et sans restriction d'accès ni de mise en œuvre.

Le référentiel général d'Interopérabilité créé en 2005 aura une version 1 (12 mai 2009) et une version 2 (20 avril 2016).

Pour ce qui est des formats qui doivent être utilisés, voir par exemple:

Notes de bas de page:

1

Voir RSA.

2

Demandez à ceux qui disposaient d'un parc de machines sous XP ou Seven ce qu'ils pensent de la pérennité des logiciels.